Saint-Malo à la mi-août, son ciel menaçant, ses backpackers à tente dépliables sur les routes et son festival toujours
impeccable. La Route du Rock et son légendaire avenir incertain.
Cette année, encore une édition sans nom ronflant, mais une programmation bien alléchante sur le papier, avec des têtes d'affiche comme Dominique A, My Bloody Valentine, The Kills ou Peaches. Et en plus il fait beau.
Après une petite halte à la gare de Rennes pour récupérer mes compagnons de fortune, direction le fort de Saint Père à quelques kilomètres de la ville.
Arrivée sur les lieux; les parkings champêtres nous imposent une petite séance de tout-terrain avec la Fiat 500, ça donne
un coté un peu aventure. On rencontre sur le parking les indispensables et précieux Fake lovers can't die qui décident de nous accompagner et de nous faire partager leur science de la musique et
du bricolage.
Une petite marche pour aller au stand pour retirer les places, ce qui nous permet de nous familiariser (de nous
re-familiariser) avec la faune locale, celle qui va écumer le bar VIP, savant mélange de wannabes soucieux de leur mèche et de leurs chaussures pointues (avec le Lomo ou le numérique en sautoir
pour la pose arty) et de vieux habitués des festivals au look de pirates.
Après un petit souci de photo, nous voilà en possession des précieux sésames et c'est le moment de se diriger vers le
site. Cette année le site est plus grand, et la zone de fouille se trouve bien avant le fort, fouille qui provoque une bonne file d'attente. Sur le coté, une file d'attente réservée aux
Converses, craignant une blague, je décide de l'ignorer et de faire la queue avec la foule des gens en chaussures normales (enfin il y a a coté de moi une fille avec des bottes en cuir montantes;
je sais bien qu'il faut se faire beau pour aller au festival mais là ça tient du petit fromage sur pattes).
Dans le fort les Crystal Stilts commencent à jouer leur « petit bijou de rock vénéneux, de pop pour poètes urbains » (j'aime les définitions des magazines, serties de perles d'humour involontaire). En tout cas le set des New-yorkais est bien agréable pour commencer le festival, en sirotant une bière, à coté du grand Christophe Brault qui donne une interview à un confrère chanceux. Je m'aperçois que je n'ai pas amené de crayon, ça va être dur de prendre des notes... Je prends mon bâton de pèlerin et monte à l'espace presse, niché dans une espace de verdure, et armé de mon plus bel air contrit je demande à l'attachée de presse si elle a un crayon auquel elle ne tient pas; bilan un très beau stylo bille à la gloire d'une banque sponsor du festival.
Armé de mon outil, je suis prêt à commencer à travailler, ça tombe bien puisque le deuxième groupe de la soirée commence
à jouer, ce sont les américains de Deerhunter, un groupe fuyant l'orthodoxie (sic) et qui joue avec les contrastes (en conférence de presse, le gars parlait de blues suburbain, ça promet).
Ce soir pas de contraste, on s'ennuie ferme, et c'est un peu plat. Les mimiques du chanteur effrayant n'y font rien, je n'arrive pas à m'intéresser au concert. Tout à
coup au milieu du concert, un bon morceau, le public surpris retient son souffle, un moment de grâce ou bien c'est que l'ingénieur du son s'est réveillé et a commencé à toucher les boutons... Ca
reste un bon moyen de se mettre doucement dans l'ambiance du festival. Il y a de la reverb dans tous les sens, beaucoup de bruit pour un bien maigre résultat.
Après une installation rapide, accompagnée par les mix des Magnetic Friends, DJs résidents de la route du rock,c'est au
tour des américains de Tortoise, le groupe mythique de postrock de s'installer sur scène.
Le concert commence et je me dis que je vais aller m'asseoir parce que c'est un petit peu musique d'aéroport hypnotique.
Le temps de faire un petite passage au stand galette saucisse (première de la soirée), le tout accompagnée d'une bonne bière, je peux m'installer confortablement pour regarder le concert. Sur
scène, le groupe fait le boulot, pas exactement le top de la chaleur humaine, je me souviens du printemps de Bourges en 2001 où le guitariste casse une corde, le groupe avait arrêté de jouer, il
avait changé sa corde dans un silence de mort et ils avaient recommencé à jouer à l'endroit exact où ils s'étaient arrêtés.
Le concert s'étire un peu en longueur, mais on reste très impressionnés par la maitrise technique parfaite du groupe. Un
dernier morceau parfait, alternant des montées et des moments de calme (sans doute une préparation pour le groupe suivant); et le groupe quitte la scène visiblement heureux d'être là puisqu'ils
gratifient même le public de quelques mots.
Après le départ des Tortoise, le public bruisse de rumeurs sur le groupe suivant; visiblement si on s'en tient au
ouï-dire, My Bloody Valentine aurai demandé qu'un Airbus A380 et la joyeuse bande des Bandidos de Malmö viennent jouer avec eux sur scène, ils auraient aussi insisté pour que le haut parleurs
soient tous capable de souffler une bougie à dix mètres et même ils sont responsables de la non-venue des Horrors parce qu'ils leur ont fait trop peur (j'arrête d'écouter avant d'apprendre qu'ils
ont provoqué le naufrage de l'Artic sea). On se prépare pour le concert, bouchons d'oreille, snus (drogue légale suédoise à base de tabac mariné et cuit à la vapeur) et on s'avance vers la fosse
où notre courageux photographe va aller. Le groupe arrive sur scène et là, on entend plus rien, c'est super fort, dans nos oreilles protégées par les bouchons, on n'entend qu'une bouillie de
basses sans aucune nuance, les voix sont couvertes par la cacophonie ambiante.
On reconnaît vaguement les morceaux, mais souvent on a l'impression d'une version instrumentale vitaminée, comme
l'excellent When you sleep expédié en trois minutes et limite bâclé. Dans les premiers rangs, le volume sonore est insoutenable, on décide de se replier vers le fond du site; même la le concert
manque un peu de nuance. Je me dis que je suis content de bien connaître les morceaux...
On a l'impression d'assister à une répétition géante, impression encore renforcée par la séance de harsh noise d'au moins dix minutes à la fin du concert,
une soupe de bruit blanc à un volume inouï qui ferait passer Merzbow ou Sunn o))) pour des esthètes de la nuance et de la mélodie (je crois que je préfère ces deux artistes furieux à MBV). Il
semble que Kevin Shield après 50 ans ne joue plus une musique définie, il rejoue son oeuvre fondatrice, en la dégradant toujours un peu plus; on peut se demander ce que pourra bien jouer My
Bloody Valentine en 2015 au vu la prestation de ce soir, il y a de grandes chances que les concerts ne se résument qu'à des introductions de trois notes avant les bruits de moteurs. Le plaisir
qu'on avait à écouter le groupe résidait sur leur capacité à alterner les moments de grâce, ces mélodies célestes entêtantes et les moments de fureur; maintenant la grâce mise de côté il ne reste
que la fureur, une fureur hélas entendue mille fois et déjà usée.
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